Rhétorique et sincérité dans l'oeuvre poétique de Charles Baudelaire
- Merlevede, Emilie (1989-....) (2024)
Thèse
Accès restreint
- Numéro national de thèse
- 2024TLSEJ100
- Titre en français
- Rhétorique et sincérité dans l'oeuvre poétique de Charles Baudelaire
- Titre en anglais
- Rhetoric and sincerity in the poetic work of Charles Baudelaire
- Directeur de recherche
- Marot, Patrick (1955-.... ; professeur émérite)
- Co-directeur de recherche
- Roumette, Julien (1966-.... ; philologue)
- Date de soutenance
- 10 décembre 2024
- École doctorale
- ALLPH@ : Arts, Lettres, Langues, Philosophie, Communication
- Unité de recherche
- Patrimoine, Littérature, Histoire -PLH
- Sujet
- Littérature générale
- Mots-clés en français
- Rhétorique
- Baudelaire
- Poésie
- Romantisme
- Sincérité
- Poétique
- Mots-clés en anglais
- Rhetoric
- Baudelaire
- Poetry
- Romantism
- Sincerity
- Poetic
- Résumé en français
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En question dès le procès des Fleurs du Mal de 1857, la sincérité de Baudelaire s’est glissée dans tous les débats et tous les
commentaires de l’œuvre poétique. Ses détracteurs l’ont d’abord accusé d’être trop sincère, c’est-à-dire trop réaliste. Ils l’ont également accusé d’être insincère car le goût pour les charognes ne saurait être vrai. Au XXe siècle, Sartre dénonce même la « mauvaise foi » de Baudelaire. De l’autre côté, les défenseurs de Baudelaire ont toujours affirmé la sincérité de son geste poétique, pendant et après le procès, en militant au XXe siècle pour la réhabilitation du recueil condamné, puis au cours la redécouverte universitaire des poèmes en prose du Spleen de Paris. En ce début de XXIe siècle, la critique maintient cet argument en faveur de Baudelaire, devenu un incontournable de la poésie française : la sincérité de ses recueils ne fait a priori plus débat.
Pourtant, qui saurait définir ce qu’est la sincérité de Baudelaire ? Les spécialistes actuels parlent-ils de la même sincérité que les amis de Baudelaire ? Les biographes envisagent-ils la même sincérité que les exégètes des recueils ? S’agit-il d’une sincérité biographique, qui fait coïncider le poème avec le vécu de Baudelaire ? S’est-il vraiment extasié devant une charogne ? A-t-il vraiment aperçu le vieux saltimbanque ? S’agit-il plutôt d’une sincérité psychologique, qui fait coïncider ses états d’âme avec le ton du poème ? A-t-il vraiment ressenti le spleen ? S’est-il vraiment amusé du joujou du pauvre ? S’agit-il enfin d’une sincérité religieuse, qui fait coïncider ses élans mystiques avec sa foi profonde ? A-t-il vraiment renié le Christ ? S’est-il vraiment attablé avec le joueur généreux ? Partant de l’extrême souplesse de la notion de sincérité qu’on applique volontiers à Baudelaire, cette étude propose une enquête sur la sincérité poétique selon Baudelaire.
D’une sincérité à l’autre, l’enquête met d’abord en lumière la définition de la sincérité que Baudelaire propose en 1855, dans un projet d’article inachevé. La sincérité conçue par Baudelaire opère une rupture nette avec la sincérité romantique qui domine le paysage littéraire de l’époque. Si, pour les romantiques, la sincérité se donne comme un « vouloir dire vrai », Baudelaire évacue l’intention poétique de sa définition : la sincérité n’est déjà plus un « vouloir dire ». Le refus d’une sincérité-intention se lit dans les recueils comme une quasi-absence : le terme sincérité ne figure que dans le poème en prose « La Corde ».
Plus encore, la définition de Baudelaire évacue toute notion de vérité : le poète se trouve ainsi « rigoureusement enchâssé dans le XIXe siècle » pour reprendre la formule de Walter Benjamin, et participe à la ruine de la vérité qui s’observe tout au long du siècle. Si le mouvement romantique opère un glissement de la vérité au vrai, par l’évènement du sujet lyrique qui promeut la subjectivité, Baudelaire discute quant à lui du statut de ce vrai personnel dans le domaine poétique. On connaît son « gout exclusif du beau » : si la sincérité poétique n’admet plus aucun lien direct avec le vrai, peut-il seulement avoir une place dans le poème ? Et quelle peut être la nature de ce vrai si l’objectivité du beau contredit la subjectivité romantique ?
L’enquête se dirige alors vers l’étude de la poétique du sincère. Suite aux travaux de Nicholas Manning (Rhétorique de la sincérité), l’examen de la « rhétorique profonde » de Baudelaire met en évidence le lien entre la sincérité poétique qu’il conçoit et la « lucidité » que la critique lui reconnaît. L’étude des lieux communs de la sincérité permet d’entrevoir l’impersonnalité à laquelle il aspire dans sa poésie. Pour se dégager de « la fosse de l’idéal », le poète refuse la sincérité lyrique des romantiques. Après le refus d’un « vouloir dire vrai », c’est le refus d’un « vouloir se dire » que Baudelaire élabore. Enquêter sur sa sincérité revient donc à réexaminer la modernité poétique. - Résumé en anglais
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In question since the trial of Les Fleurs du Mal in 1857, Baudelaire's sincerity has permeated all debates and comments on his poetic work. His detractors initially accused him of being too sincere, that is to say, too realistic. They also accused him of being insincere because a taste for carrion could not be genuine. In the 20th century, Sartre even denounced Baudelaire's "bad faith." On the other hand, Baudelaire's defenders have always affirmed the sincerity of his poetic gesture, both during and after the trial, advocating in the 20th century for the rehabilitation of the condemned collection, and later during the academic rediscovery of the prose poems from Le Spleen de Paris. At the beginning of the 21st century, criticism maintains this argument in favor of Baudelaire, who has become a cornerstone of French poetry: the sincerity of his collections is no longer a matter of debate.
However, who can define what Baudelaire's sincerity is? Do current specialists speak of the same sincerity as Baudelaire's friends? Do biographers consider the same sincerity as the exegetes of the collections? Is it a biographical sincerity that aligns the poem with Baudelaire's lived experience? Did he really become ecstatic in front of a carrion? Did he truly see the old street performer? Is it rather a psychological sincerity that aligns his states of mind with the tone of the poem? Did he really feel the spleen? Did he truly find amusement in the poor man's toy? Finally, is it a religious sincerity that aligns his mystical impulses with his deep faith? Did he really renounce Christ? Did he truly sit down with the generous player? Starting from the extreme flexibility of the notion of sincerity that is readily applied to Baudelaire, this study proposes an investigation into poetic sincerity according to Baudelaire.
From one sincerity to another, the investigation first highlights the definition of sincerity that Baudelaire proposes in 1855, in an unfinished article project. The sincerity conceived by Baudelaire marks a clear break with the romantic sincerity that dominates the literary landscape of the time. If, for the romantics, sincerity is presented as a "will to speak the truth," Baudelaire removes the poetic intention from his definition: sincerity is no longer a "will to say." The refusal of an intentional sincerity is read in the collections as a near-absence: the term sincerity only appears in the prose poem "La Corde."
Furthermore, Baudelaire's definition eliminates any notion of truth: the poet is thus "rigorously embedded in the 19th century," to borrow Walter Benjamin's phrase, and participates in the ruin of truth observed throughout the century. While the romantic movement shifts from truth to the true, through the emergence of the lyricalsubject that promotes subjectivity, Baudelaire discusses the status of this personal truth in the poetic domain. We know his "exclusive taste for beauty": if poetic sincerity no longer admits any direct link with the true, can it even have a place in the poem? And what can be the nature of this true if the objectivity of beauty contradicts romantic subjectivity?
The investigation then turns to the study of the poetics of the sincere. Following the work of Nicholas Manning (Rhetoric of Sincerity), the examination of Baudelaire's "deep rhetoric" highlights the link between the poetic sincerity he conceives and the "lucidity" that critics attribute to him. The study of the commonplaces of sincerity allows us to glimpse the impersonality to which he aspires in his poetry. To free himself from "the pit of the ideal," the poet rejects the lyricalsincerity of the romantics. After rejecting a "will to speak the truth," it is the refusal of a "will to express oneself" that Baudelaire elaborates. Investigating his sincerity thus amounts to reexamining poetic modernity - Accès au document
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Citation bibliographique
Merlevede, Emilie (1989-....) (2024), Rhétorique et sincérité dans l'oeuvre poétique de Charles Baudelaire [Thèse]