États d'esprits : cybernétique et techniques de gouvernement
- Bouchardeau, Ivan (1991-....) (2024)
Thèse
Accès restreint
- Numéro national de thèse
- 2024TLSEJ111
- Titre en français
- États d'esprits : cybernétique et techniques de gouvernement
- Titre en anglais
- States of minds : cybernetics and technics of government
- Directeur de recherche
- Goddard, Jean-Christophe (1959-.... ; philosophe)
- Date de soutenance
- 13 décembre 2024
- École doctorale
- ALLPH@ : Arts, Lettres, Langues, Philosophie, Communication
- Diplôme
- Doctorat en Philosophie
- Unité de recherche
- Equipe de Recherche sur les Rationalités Philosophiques et les Savoirs - ERRAPHIS
- Sujet
- Philosophie
- Mots-clés en français
- Cybernétique
- Gouvernement
- Économie
- Management
- Technologie
- Numérique
- Néolibéralisme
- Socialisme
- Intelligence collective
- Mots-clés en anglais
- Cybernetics
- Government
- Economics
- Management
- Technology
- Digital
- Neoliberalism
- Socialism
- Collective intelligence
- Résumé en français
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Ce travail vise à penser les rapports qui existent entre la cybernétique et les techniques de gouvernement occidentales depuis la Seconde Guerre mondiale. L’hypothèse générale que nous proposons est la suivante : la cybernétique permet d’incarner techniquement le double mouvement, en apparence contradictoire, entre raréfaction et démultiplication des pratiques de gouvernement. Ce faisant, on la situe comme une manière de prolonger techniquement les problèmes que Foucault associe au néolibéralisme dans Naissance de la Biopolitique. D’une part, le néolibéralisme hérite de l’impératif libéral d’autolimitation du gouvernement. D’autre part, afin d’assurer la concurrence et de produire la liberté économique, il déploie malgré tout un arsenal de techniques qui alternent entre interventions sur les conditions de possibilité du marché et ciblage de la psychologie individuelle. La tension est la suivante : les pratiques « libérogènes », « destinées à produire la liberté », risquent toujours de produire également l’inverse. Si la cybernétique apparaît comme un vivier des pratiques contemporaines de gouvernement, c’est parce qu’elle incarne techniquement l’ambivalence propre au néolibéralisme. D’un côté, elle se donne comme une science de l’information et de la communication qui cherche à vaincre la verticalité du pouvoir politique par une horizontalité de processus réticulaires, immanents au corps social. De l’autre, elle est une science du contrôle qui permet de maîtriser globalement cette tendance à l’immanence, générant ainsi des effets de pouvoir d’autant plus forts qu’ils sont masqués par l’horizontalité des pratiques qu’elle a promues.
Pour cela, nous revenons d’abord sur l’origine de ces dernières à travers ce que nous appelons le « mythe cybernétique ». Mythe scientifique d’une théorie unifiée de la pensée en rupture avec le paradigme eugéniste si important avant la Seconde Guerre mondiale ; mythe civilisationnel qui place la cybernétique à la fois en position d’origine (de la société postindustrielle) et comme achèvement de traditions occidentales pluriséculaires (le rationalisme grec, l’incarnation chrétienne et la révolution industrielle) ; mythe politique, enfin, de la paix mondiale et de la dissolution des formes de pouvoir hiérarchiques. Derrière ce mythe techno-solutionniste se cachent pourtant de nombreux problèmes. Parmi eux émerge celui de l’auto-organisation et de la complexité de certaines entités qui ne se laissent pas modéliser par les méthodes de la rationalité classique (cerveau, vie organique, société). En partant de ces problèmes plutôt que du mythe, nous mettons en évidence deux voies par lesquelles les outils conceptuels de la cybernétique ont été utilisés pour penser et maîtriser malgré tout la complexité du réel et du social.
D’une part, nous examinons quelques tentatives pour gouverner la complexité « par le haut », dans des contextes politiques. Ces tentatives se greffent tantôt sur des contextes socialistes (on se concentre notamment sur le projet Cybersyn dans le Chili d’Allende), tantôt sur la doctrine néolibérale (on examine en particulier la manière dont Hayek fait usage de la cybernétique). L’enjeu n’est pas de placer la cybernétique d’un côté ou de l’autre d’un échiquier politique mais de montrer en quoi elle permet de penser le gouvernement comme articulation de la liberté individuelle avec des formes de planification plus ou moins assumées via un « design de la liberté ».
D’autre part, nous analysons une forme de maîtrise « par le bas » qui tente d’inscrire les technologies de l’information au plus près des corps et de la manière dont se constitue le monde pour un sujet, rapatriant Heidegger, grand critique de la cybernétique, au cœur de la Silicon Valley. Ce « design ontologique » se couple enfin avec une « informatique ubiquitaire » afin de résorber au mieux la distance entre les formes de vie et leur numérisation, générant de nouveaux types de gouvernementalité. - Résumé en anglais
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The aim of this work is to think the relationship between cybernetics and Western government techniques since the Second World War. The general hypothesis we propose is that cybernetics technically embodies the apparently contradictory dual movement between the rarefaction and multiplication of governing practices. We see it as a way of technically extending the problems Foucault associates with neoliberalism in Naissance de la Biopolitique. On the one hand, neoliberalism inherits the liberal imperative of government self-limitation. On the other hand, in order to ensure competition and produce economic freedom, it nevertheless deploys an arsenal of techniques that alternate between intervening on the market's conditions of possibility and targeting individual psychology. The tension is as follows : "liberogenic" practices, "designed to produce freedom", always run the risk of also producing the opposite. If cybernetics appears to be a breeding ground for contemporary practices of government, it's because it technically embodies the ambivalence inherent in neoliberalism. On the one hand, it presents itself as a science of information and communication that seeks to overcome the verticality of political power through the horizontality of reticular processes, immanent to the social body. On the other hand, it is a science of control, enabling global mastery of this immanent tendency, effects of power that are all the stronger for being masked by the horizontality of the practices it has promoted.
To do this, we first look back at the origins of these practices through what we call the "cybernetic myth". This is the scientific myth of a unified theory of thought that breaks with the eugenics paradigm so prominent before the Second World War; the civilizational myth that places cybernetics both at the origin (of post-industrial society) and as the completion of centuries-old Western traditions (Greek rationalism, Christian incarnation and the industrial revolution); and the political myth of world peace and the dissolution of hierarchical forms of power. Behind this techno-solutionist myth, however, lie many problems. Among them is the one of self-organization and the complexity of certain entities that cannot be modeled by the methods of classical rationality (brain, organic life, society). Starting from these problems rather than from myth, we highlight two ways in which the conceptual tools of cybernetics have been used to think about and master the complexity of reality and the social in spite of everything.
On the one hand, we examine some attempts to govern complexity "from above", in political contexts. These attempts are sometimes grafted onto socialist contexts (in particular, we focus on the Cybersyn project in Allende's Chile), and sometimes onto neoliberal doctrine (in particular, we examine Hayek's use of cybernetics). The aim is not to place cybernetics on one side or the other of a political chessboard, but to show how it enables us to think of government as the articulation of individual freedom with more or less assumed forms of planning via a "design of freedom".
On the other hand, we analyze a form of mastery "from below" that attempts to inscribe information technologies as close as possible to bodies and to the way in which the world is constituted for a subject, repatriating Heidegger, the great critic of cybernetics, to the heart of Silicon Valley. Finally, this "ontological design" is coupled with "ubiquitous computing" to bridge the distance between forms of life and their digitization, generating new types of governmentality. - Accès au document
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Citation bibliographique
Bouchardeau, Ivan (1991-....) (2024), États d'esprits : cybernétique et techniques de gouvernement [Thèse]