"Être soi". La construction sociale des individualités pendant l'enfance
- Sève, Laure (1993-.... ; docteure en Sociologie) (2026)
Thèse
- Numéro national de thèse
- 2026UTLSJ017
- Titre en français
- "Être soi". La construction sociale des individualités pendant l'enfance
- Titre en anglais
- "Finding one's true self". The social construction of individuality during childhood
- Directeur de recherche
- Mennesson, Christine (1964-.... ; sociologue)
- Co-directeur de recherche
- Court, Martine (1972-....)
- Date de soutenance
- 24 mars 2026
- École doctorale
- TESC : Temps, Espace, Société, Culture
- Diplôme
- Doctorat en Sociologie
- Unité de recherche
- Laboratoire des Sciences Sociales du Politique - LASSP
- Sujet
- Sociologie
- Mots-clés en français
- Enfants
- Socialisation
- Famille
- Individualité
- Classes sociales
- Mots-clés en anglais
- Children
- Socialisation
- Family
- Self
- Social classes
- Résumé en français
-
Cette thèse interroge la conception dominante de l’individualité humaine, souvent présentée comme le fruit d’un « moi » inné et singulier, où la socialité n’interviendrait que comme frein ou comme contexte propice à son épanouissement. Portée par l’essor de la culture psychologique, cette vision se traduit aujourd’hui par une injonction pour les individus à « être soi » et pour les parents à aider leurs enfants à « devenir eux-mêmes ». Il s’agit alors pour l’enfant de se construire, de se penser et de se présenter comme un être singulier, possédant des caractéristiques et des avis propres, capable de mettre en avant dans les interactions et ses récits d’expériences ce qui fait son « identité personnelle ». Cette conception de l’intériorité semble égalitaire : chaque enfant serait doté d’un « moi » singulier, sans lien avec son lieu de naissance ou son origine sociale.
C’est contre cette occultation du social que s’est déployée cette recherche. À partir d’entretiens menés auprès de parents et d’enfants de 32 familles de milieux sociaux contrastés, elle met en lumière la construction sociale des individualités, y compris dans leurs dimensions les plus intimes. Elle montre que la possibilité d’« être soi » n’est pas également répartie : les enfants ne sont pas tous disposés, dès un jeune âge, à se penser et à agir comme des êtres autonomes et singuliers.
L’analyse s’articule autour de quatre dispositions : les dispositions à l’activité solitaire, à parler de soi, à se sentir singulier et à formuler un avis personnel. Chaque chapitre décrit les pratiques parentales et leurs effets sur les enfants. Les résultats permettent de tracer les contours de deux modèles contrastés de construction de l’individualité, selon l’appartenance de classe.
Dans les classes moyennes et supérieures, les pratiques parentales et les conditions matérielles favorisent l’émergence d’individualités conçues comme autonomes et singulières. Les enfants y apprennent à initier leurs activités, à identifier et valoriser leurs traits personnels, et à attendre une reconnaissance de leur singularité. Les parents mettent des mots sur les caractéristiques individuelles de leurs enfants et leur font une place dans leurs pratiques éducatives. Ils leur assurent les conditions matérielles pour cultiver une « vie intime », les incitent à se montrer réflexifs, tiennent des discours sur leurs spécificités individuelles et sollicitent leurs avis personnels. Les enfants apparaissent alors disposés à « être eux-mêmes », autrement dit ils possèdent les dispositions qui leur permettent de revendiquer des caractéristiques individuelles, de les faire reconnaître par d’autres et d’en tirer des profits symboliques.
Par comparaison, dans les classes populaires, les pratiques parentales et les conditions matérielles d’existence contraintes des familles construisent les individualités enfantines de manière plus relationnelle. Les parents favorisent le bon déroulement du vivre ensemble plutôt que la prise en compte des caractéristiques individuelles de leurs enfants. Ils privilégient les activités collectives au sein des espaces de vie, s’intéressent aux détails concrets des journées enfantines dans une perspective de gestion du quotidien, mettent en valeur la bonne insertion des enfants au sein de leurs différents groupes d’appartenance et communiquent davantage de manière implicite, par le partage non verbal de positionnements et de goûts. Les enfants de ces milieux, qui acquièrent une conception relationnelle de leur « moi », valorisent davantage la dimension collective de leurs expériences et l’insertion dans leurs groupes d’appartenance.
En conclusion, cette thèse démontre que la possibilité d’« être soi » est socialement différenciée. Les inégalités d’accès à cette injonction contemporaine reflètent les conditions sociales, culturelles et symboliques dans lesquelles grandissent les enfants, remettant ainsi en cause l’idée d’un « moi » inné et égalitaire. - Résumé en anglais
-
This dissertation critically examines the prevailing notion of human individuality, which is often framed as the expression of an innate, singular “self,” with sociality merely serving as either an obstacle or a facilitating context for its realization. Propelled by the rise of psychological discourse, this perspective has given rise to a cultural imperative: individuals must “be themselves,” and parents are tasked with helping their children “become who they truly are.” Within this framework, children are expected to construct, articulate, and present themselves as unique individuals, endowed with distinct traits and personal opinions, and capable of foregrounding their “personal identity” in both their interactions and their personnel narratives. On the surface, this conception of interiority appears egalitarian, suggesting that every child possesses an equally singular “self,” irrespective of their social origins or place of birth.
This research challenges such a non-social view of the self. Drawing on interviews with parents and children from 32 families, it reveals the fundamentally social construction of individuality – even in its most intimate dimensions. The findings demonstrate that the capacity to “be oneself” is not universally accessible; not all children are equally disposed, from an early age, to conceive of and act as autonomous, singular beings.
The analysis centers on four key dispositions associated with this model of individuality: the disposition for solitary activity, to talk about oneself, to feel singular, and to express personal opinions. Each chapter explores how parental practices shape these dispositions in children, ultimately revealing two contrasting models of individuality construction, closely tied to social class.
In middle- and upper-class households, parental practices and material conditions actively foster the development of autonomous, singular individualities. Children are encouraged to initiate their own activities, to recognize and value their personal traits, and to expect recognition for their uniqueness. Parents explicitly acknowledge and nurture their children’s individual characteristics, integrating them into their educational approaches. They provide the material resources necessary for children to cultivate a rich “inner life,” promote self-reflection, discuss their children’s unique qualities, and solicit their personal opinions. As a result, these children are well-positioned to “be themselves”—that is, they develop the dispositions needed to assert their individuality, seek its validation from others, and leverage it for symbolic gain.
In contrast, working-class families – facing more constrained material conditions – tend to construct children’s individualities in a more relational manner. Parental practices prioritize the smooth functioning of collective life over the cultivation of individual traits. Emphasis is placed on shared activities within the home, the practical management of daily routines, and the successful integration of children into their social groups. Communication is often implicit, with values and preferences conveyed non-verbally. Children in these contexts develop a relational conception of their self, valuing the collective dimensions of their experiences and their belonging to social groups.
This dissertation ultimately demonstrates that the ability to “be oneself” is socially stratified. The unequal access to this contemporary imperative reflects the diverse social, cultural, and symbolic conditions in which children are raised, calling into question the myth of an innate, singular “self”.
Citation bibliographique
Sève, Laure (1993-.... ; docteure en Sociologie) (2026), "Être soi". La construction sociale des individualités pendant l'enfance [Thèse]